Le réveil est normalement prévu à 3 h 30, mais je me réveille à 2 h 30, après seulement 5 heures de sommeil. La pression monte, c'est normal. Petit déjeuner à base de riz, de bacon et d'œuf. Ici c'est la base et de toute façon il faut au moins cela pour affronter les 3,8 km à la nage, 180,2 km de vélo et l'incontournable marathon de 42,195 km.

Arrivée à Kona, c'est le début de l'épreuve administrative. Je commence l'interminable file d'attente pour le marquage (numéro sur le bras). Il y a entre 500 et 800 personnes devant moi, mais ça va assez vite. Une organisation au top, comme d'hab'.

En attendant je fais la connaissance d'un français et je discute avec Isa Ferrer (première française et troisième féminine de l'épreuve dans sa catégorie d'âge 40 -44 ans).

Je me sens assez excité, mais serein. Je sais que je suis prêt.Cela fait à peu près un an que je m'entraîne sans relâche et que mon quotidien familial et professionnel est rythmé par les sacrifices. Il y a certes de bons moments, mais aussi beaucoup de contraintes.

Ça y est, je suis dans le parc à vélo. Il fait encore nuit et on sent une fébrilité chez tous les participants. Nous sommes plus de 2300 au départ. Je gonfle mes pneus et j'ajuste mon casque et mes chaussures pour la T1, avant de rejoindre la ligne de départ.

Je réalise enfin où je suis. J'essuie quelques larmes, mais je reste concentré pour ne surtout rien rater de la magie de Kona. Le jour s'est levé, les athlètes pros viennent de prendre le départ.
Nous avons à présent l'autorisation d'aller dans l'eau. Premiers coups de bras dans l'eau, tout va bien, la swimsuit et le masque Aquasphère sont au top et m'assurent un confort optimal. Je me sens bien et en pleine confiance.

L'attente est longue jusqu'au coup de canon et la pression monte tranquillement au rythme des tambours traditionnels. Tout le monde est très serré et… c’est le départ !
Je veille à rester à l’extérieur pour éviter les coups, car soudain l'océan s'est transformé en machine à laver.
Supers sensations de glisse et de contrôle. Le cardio ne monte pas et je passe de très bons moments. Déjà le demi-tour, je ne vois pas le temps passer. Arrivée à la bouée ça tire, ça cogne, ça attrape, mais on reste dans les règles. Je relance pour ne pas m'endormir, tout en ayant à l'esprit de ne pas puiser trop tôt dans mes réserves.
Arrivé à 200 mètres du rivage, ça n’est plus pareil. C'est la grosse bagarre. On est 500 à vouloir sortir en même temps ! Je lutte pour ne pas me noyer, mais je bois quelques tasses.

Natation exécutée en 59'44. Je suis satisfait, c'était mon objectif sans combinaison.

J’entre enfin dans le parc à vélo pour récupérer mon Cube Aerium C:68. Je le trouve du premier coup, malgré la taille gigantesque du parc. Je me tartine de crème indice 50 (ce qui au final ne m'empêchera pas d'avoir de bons coups de soleil).
Nous sommes plusieurs à sortir du parc en même temps. Ça draft sévère durant les 40 premiers kilomètres. Je me grille pour les autres qui s'accrochent à ma roue. Je décide donc de faire comme tout le monde… et ça finit vite par ressembler à une sortie du mercredi après-midi entre copains.

Le vent s'invite dans la partie et les écarts se creusent. L’épreuve prend enfin des tournures de triathlon. Les rampes accentuent les distances et me voilà seul comme un grand, face à moi-même. Ou plutôt face au vent, qui souffle par violentes rafales. Certaines manquent de me faire tomber, mais je tiens le cap et de toute façon c'est tout droit !

Je me ravitaille systématiquement pour récupérer de l'eau fraîche. Je roule à 240 watts et pour l'instant tout va bien. Mais de violentes crampes s’invitent brusquement à la partie. Juste au-dessus des deux quadri. Dès que je me mets en danseuse, mes jambes se raidissent et c'est très douloureux. C'est de pire en pire, mais je continue. Demi-tour à Hawi, mais j'ai toujours très mal et ça ne s'arrange pas... Au kilomètre 120 mon genou droit gonfle et les douleurs aux quadri s’accentuent.
30 kilomètres avant la T2, on se reprend le vent de face. Ça n'est jamais fini sur Big Island. Quand tu crois que tu vas enfin prendre le vent dans le dos, et bien cela sera finalement de face ! J'ai pris un coup au moral, mais j'avance coûte que coûte. A ce moment de la course, je comprends que je vais devoir me battre contre moi même pour finir, et non pas pour performer. C'est très difficile psychologiquement de l'admettre en pleine course.

La T2 est douloureuse et dès les premières foulées je sais que le marathon va être long, voire interminable. Je crampe toutes les 5 minutes des deux jambes. Il y a beaucoup de monde autour de la route pour encourager les athlètes, et le fait de revoir ma femme et ma fille me redonne la force d’avancer. Ne surtout pas abandonner. Les premiers 15 kilomètres passent à 10 km/h pour moi, mais dans le dur. Je n'avais tout simplement jamais eu mal comme cela. Tout devient pénible, alors je m’arrête à tous les ravitaillements pour me réhydrater.

La honte s'empare de moi à chaque instant où je marche, mais je n'ai pas le choix c'est pour finir. Mon ego est resté sur le vélo.

Je prépare cette course depuis 1 an. Des mois que je sacrifie presque tout et là je marche. J'en pleure de honte, de rage et de douleur. Des centaines de coureurs me doublent. Dure loi du sport. A cet instant je ne pense plus qu'à la ligne d'arrivée et seule cette pensée traîne mon corps.
Au 25ème kilomètre, une douleur supplémentaire apparaît au niveau de mes deux genoux. Mais bon, j'avance comme tous les autres dans ce désert de lave. Dans Energy Lab, c'est l'enfer. Je ne croise que des athlètes dans le dur. On souffre tous, chacun de notre côté. Drôle de sport individuel où la souffrance devient collective. Je vais de moins en moins vite, mais je mets un point d'honneur à courir entre les ravitaillements.

Mon périple m'amène à 2 kilomètres de la ligne d'arrivée et j'essaie de profiter des derniers mètres de cette interminable course contre moi-même.

Très fatigué et éprouvé par 10 heures de galère, je suis content pour les copains pour qui la course s'est bien passée et pour les autres qui ont fini. Je m'approche de la finish line, en pleur, mais heureux d'être là. Heureux d'avoir lutté dans cet enfer paradisiaque. Une année s'achève sur cette ligne et j'ai une pensée pour tous ceux qui m'ont encouragé et soutenu. Je vais enfin pouvoir m'occuper de Jo et Eva qui ont aussi beaucoup souffert cette année de mon absence.

Quel soulagement. J'ai bien cru ne jamais pouvoir finir tellement la douleur était forte. J'étais venu chercher une performance, mais je repars avec une grande leçon d'humilité et de connaissance sur moi-même et ma place dans ce sport.

Je remercie du fond du cœur mon épouse, ma fille, mes sponsors, ma kiné, mon ostéo et mes amis pour le soutien dont j'ai bénéficié et qui m'a permis de tenir.
Merci tout spécialement à Arslane qui m'a poussé à m'inscrire à un Ironman, sans lui je ne l'aurais pas fait.

Cette course est le rêve de beaucoup de triathlètes et je respecte ce rêve car c'est une course mythique et indescriptible. J'ai beaucoup appris de cette année et je suis très content d'avoir achevé ce voyage initiatique qui fait maintenant parti de mon expérience personnelle. C'est une grande richesse pour l'avenir...

J'aime la phrase d'un coureur de 1500 mètres du début du siècle, phrase dont j'ai compris toute la signification durant cette course infernale et dantesque :

« La victoire n'est rien, la course doit être construite à la manière d'un livre, afin qu'on s'en souvienne » Jack Lovelock